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29 février 2020

Le 29 février l'IRIS organise la 12ème édition des Entretiens européens d'Enghien lors desquels Jean-Dominique Giuliani interviendra sur le sujet " L'Union européenne et ses frontières ".

Choix de défense : ne nous trompons pas de combat.

Article published in the review "Commentaire" (Commentaire.fr) n°120 Winter 2007-2008.

Le numéro 118 de Commentaire a publié une intéressante contribution d’un « groupe de jeunes hauts fonctionnaires issus du ministère des Finances et tous concernés par ces problèmes… ».



Cet article montre que le débat sur la réforme de nos armées dépasse le simple cercle des spécialistes. Il s’inscrit aussi dans une mode très française, remise au goût du jour par la préparation d’un nouveau livre blanc sur la défense, tendant à s’accabler de tous les maux, à accréditer l’idée que nous ne répondons pas aux besoins de sécurité de notre pays, qu’une politique européenne de la défense s’impose puisque nous n’avons plus les moyens de l’assumer seuls et à tenter d’imaginer de nouvelles économies car « la contrainte budgétaire est un invariant de tous les scénarios de réorganisation ».



Est-il besoin de rappeler que l’auteur de ces lignes n’est pas vraiment un souverainiste et encore moins un adepte de la militarisation à outrance ; qu’il est évidemment favorable au développement d’une politique européenne de défense et qu’à l’identique de ces jeunes hauts fonctionnaires il n’est pas un spécialiste du sujet ? Qu’il lui soit donc permis à son tour d’exprimer un point de vue peut-être plus large, vu d’Europe, des problématiques qu’ils évoquent, et de réfuter certaines de leurs analyses.

En effet, certaines données considérées comme acquises par les cercles parisiens perdent de leur évidence à Bruxelles ou dans les autres capitales européennes.

L'impératif européen et l’état de la coopération européenne de défense, notamment en matière de technologies et de recherche, mériteraient d'être davantage pris en compte en France pour déterminer le format futur de nos armées. 






Les conditions d’une défense européenne



Pour que progresse l’Europe de la défense, trois erreurs doivent être évitées et trois conditions doivent être remplies.

Ce qu’il faut éviter c’est de tomber dans le politiquement correct de trois jugements rapides.

D'abord, l'européanisation des défenses nationales des 27 États membres ne garantit pas un moindre coût pour leurs contribuables. La candidate socialiste à l’élection présidentielle française de 2007 a pu affirmer qu’il fallait renvoyer la construction d’un éventuel deuxième porte-avions au niveau européen par souci d'économies. Si les productions nationales concurrentes d’équipements similaires génèrent par duplication des coûts supplémentaires, tout n’est pas si simple. Selon l'équivalent de la Cour des Comptes britannique, les Eurofighters de la Royal Air Force construits en coopération entre Britanniques, Allemands, Italiens, Espagnols et Français, auront coûté 142 millions € l’unité, soit le double du Rafale!

L’idée selon laquelle la coopération européenne réduirait les coûts de la défense en général et des équipements militaires en particulier ne résiste pas toujours à l'épreuve des faits et ne saurait justifier à elle seule une défense commune. L’approche de la Commission européenne promue par le livre vert de 2004, qui fonde les projets du Commissaire à l’industrie Gunther Verheugen n’est donc pas la bonne. Accroître la concurrence sur un marché européen qu’on laisserait ouvert à la concurrence internationale est peut-être une approche efficace pour les petits pois, elle est suicidaire pour l’industrie de défense puisque déjà 30% des équipements militaires européens sont d’origine américaine ! La problématique de la construction d’un marché européen des industries de défense ne répond pas à la même logique que les autres marchés. L’Union ne manque pas de concurrence en matière d’industries de défense (elle est plus vive que dans d’autres secteurs) mais d’investissements dans la recherche et de financement dans la durée de programmes industriels structurants pour notre économie. Les Américains n’hésitent pas à investir beaucoup d’argent dans la recherche militaire, sans toujours savoir quel en sera le résultat mais en ayant la certitude de soutenir l’innovation technologique. Cette pluie de crédits permet la structuration de filières et de programmes dont les retombées sont multiples. Elle explique le fossé technologique qui s’est créé au fil des ans entre les Etats-Unis et l’Europe. L’Europe doit donc affiner sa réflexion. Dans ce domaine, il n’y a d’évidences que dans les résultats obtenus et les chiffres qui les sanctionnent.



Ensuite, le niveau actuel des dépenses militaires n'est pas suffisant en Europe. Nous dépensons à 27 196 milliards € par an contre plus de 500 pour les Etats-Unis. C’est dire combien nous sous-estimons l’ampleur des risques internationaux. Au moment où il leur faut décider dans l'incertitude d’un environnement international transformé, les pays européens ne pourront pas faire l'économie d’un débat réaliste sur l’état du monde. Mais si un nouvel effort de défense est nécessaire, les Etats membres peinent à le justifier devant leurs opinions publiques. Le niveau européen semble pourtant mieux le permettre et cela donnerait du crédit à une politique étrangère européenne.

Tous les budgets militaires augmentent dans le monde. Leur addition est passée de 831 milliards de $ en 1996 à 1 158 en 2006. A ce chiffre il conviendrait d’ajouter le coût de la guerre en Irak, les dépenses militaires chinoises largement cachées et les récents efforts russes sous-estimés. En 10 ans, les dépenses militaires dans le monde ont ainsi quasiment doublé; dans le même temps, les dépenses militaires européennes ne représentent plus que 25% du total contre 30%. Les « dividendes de la paix » ont été perçus par les Européens. Ils traduisent une démobilisation. L’Europe baisse la garde et risque donc de se trouver impliquée dans des évènements qui la dépassent alors que son unification, même inachevée, l’avait préservée des conflits depuis 60 ans. Si tu veux la paix, prépare la guerre….reste hélas un proverbe valable.



Le développement de la situation internationale nous contraint ainsi à réviser nos analyses : la persistance du conflit au Moyen-Orient s’est aggravée du cas iranien et de la perspective de conflits de forte intensité. La prolifération nucléaire est devenue une réalité bien plus dangereuse que prévue. Le retour de la Russie ne peut pas être regardé comme un simple tournant politique ; il a aussi des impacts militaires. L’Europe doit faire un effort de défense accru, y compris ses nouveaux membres et ceux qui se réclament de la neutralité. L’Alliance atlantique ne saurait suffire et dans l’avenir nos alliés américains seront en droit d’exiger de nous que nous assumions davantage notre part du fardeau de la défense de l’Europe. 



La troisième erreur serait de se contenter de la situation actuelle en Europe et d’essayer, à quelques uns d’y remédier. La France et le Royaume-Uni, qui supportent déjà près de la moitié des efforts de défense en Europe , s’allieraient dans « un Saint-Malo-bis » pour tirer vers le haut la défense européenne. Certes, une certaine logique expliquerait un tel réflexe, mais elle ferait abstraction de la spécificité britannique et de son manque réel d’indépendance envers les Etats-Unis. Il conviendrait plutôt de fédérer quelques Etats membres pour l’accomplissement d’objectifs de défense communs concernant non seulement nos capacités opérationnelles, mais aussi des coopérations industrielles véritables. N’en doutons pas, une Europe de la défense nécessite une volonté politique partagée qui doit trouver une traduction dans des réalisations concrètes, c’est-à-dire la fabrication d’équipements de défense européens.

Au-delà de ces préalables la construction d’une véritable capacité de défense européenne doit remplir trois conditions.



La première concerne les relations avec les Etats-Unis. L’Europe doit entreprendre un dialogue franc et direct avec l’allié américain. Réputé hostile à toute capacité autonome européenne, a-t-il encore les moyens de la refuser ? Est-ce vraiment son intérêt ? L’Amérique n’est plus en situation de se priver d’un allié sûr qui se réveillerait. L’Europe n’a pas intérêt à se dissocier du camp occidental dans le monde qui se dessine. Une nouvelle relation transatlantique, plus décomplexée, plus offensive, est donc possible à la faveur de l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants européens et du changement d’administration américaine. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, les Etats-Unis ont soutenu la construction européenne, alors que les  Britanniques militaient ouvertement contre. Robert Schuman avait l’accord de Dean Acheson avant de lancer sa fameuse déclaration du 9 mai 1950, heureusement cachée aux Britanniques. Malgré leur hostilité systématique, qui ne s’est jamais démentie, l’unification de l’Europe s’est mise en marche pour le plus grand profit des deux rives de l’Atlantique et des Britanniques, qui sont, depuis, membres de l’Union ! Aujourd’hui, en matière de défense européenne, il nous faut la même approche.



Est-ce pour cela que le président français a marqué sa volonté de se rapprocher de l’Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (OTAN) ? La vraie relance de l’Europe passe par l’acceptation de son rôle global, pour affronter les défis de la démographie et de la croissance économique, du terrorisme islamiste, de l'exacerbation des inégalités Nord-Sud, et par le rééquilibrage subséquent de l'Alliance. Premier contributeur pour l’aide au développement, premier contributeur pour la gestion civile des crises, désormais premier espace pour la diplomatie par le droit, l’Europe joue déjà un rôle mondial de tout premier plan, mais n’en n’assume ni la diplomatie ni le statut, faute d’unité interne, mais aussi de crédibilité militaire. Si les Etats-Unis cessaient de considérer l’Europe comme une rivale et se concentraient sur les vrais défis qui leur sont lancés, l’alliance avec l’Europe leur apparaîtrait sous un angle plus utile et la défense européenne pourrait alors prendre son envol.



La deuxième condition est une véritable volonté des Européens. Une nouvelle attitude américaine peut faciliter la levée des obstacles, mais elle ne suffit pas. Les Etats membres doivent s’engager davantage à l’image de l’attitude de certains nouveaux venus dans l’Union. Les Baltes, les Polonais et quelques autres, qui n’ont pas oublié ce que signifient la perte d’indépendance nationale et l’occupation par une puissance étrangère, sont particulièrement motivés par la nécessité d’assurer à leurs citoyens une sécurité fiable et durable. Cela explique, bien sûr, leur attachement à l’OTAN, en tant qu’organisation militaire de défense opérationnelle sur le continent, mais aussi à tous les projets de renforcement de la défense européenne et à toutes les opérations extérieures de l’Union. On a tort, en France, de considérer nos nouveaux partenaires comme obnubilés par les liens avec les Etats-Unis ; ils sont simplement préoccupés de leur défense. Il ne faut donc pas construire la défense européenne seulement avec ceux qui disposent des plus grandes capacités. La défense européenne future sera une défense dans laquelle les complémentarités permettront l’efficacité, ce qui suppose des efforts nationaux autant que de coordination. Il faut y accueillir le maximum de pays volontaires, quelle que soit leur taille. Il serait faux, par ailleurs, de croire qu’un effort de défense européen, qui mobiliserait des moyens financiers supplémentaires, serait refusé par les opinions publiques. Elles se montrent favorables, dans toutes les études d’opinion, à la création de forces européennes, au rapprochement des politiques nationales, souvent davantage que les technostructures ou les gouvernements nationaux ! Il y a là pour la présidence française de l’Union au deuxième semestre 2008 l’occasion de nouvelles avancées.



La troisième condition est la crédibilité de la France dans la construction de l’Europe de la défense. De ce point de vue, les débats préalables à la rédaction de notre livre blanc revêtent une importance bien supérieure aux simples enjeux français.

La France joue un rôle à part et ce n’est ni arrogant ni dépassé de l’affirmer.



Compte tenu du choix britannique d’alignement systématique sur l’allié américain, qui va jusqu’à rendre le Royaume-Uni dépendant de notre allié pour sa force de dissuasion ultime, la France, il est vrai, porte sur ses épaules l’hypothèse d’une défense plus autonome. Notre alliance privilégiée avec notre voisin d’Outre-Rhin, nous confère une responsabilité spéciale. Il y a, en effet, toujours des décisions que les Allemands ne pourront pas prendre seuls à cause du passé, même s'il faut se féliciter du récent réengagement allemand (Congo, Liban, Afghanistan) dans l'exercice de responsabilités mondiales et européennes. Mais notre partenaire privilégié a encore besoin de ses alliés pour systématiser sa présence dans les forces multinationales ou accroître ses efforts financiers et humains pour la défense de l’Europe. La France est le seul Etat indépendant d’Europe à disposer d’une puissance nucléaire autonome qui lui confère un rôle particulier. Pour autant, si l’armée française est un outil performant, l’effort financier consenti pour son équipement est insuffisant dans le contexte actuel. 1,70% du PIB , c’est moins que la Bulgarie, la Turquie ou la Grèce, c’est presqu’autant que l’Estonie ! C’est la raison pour laquelle la réflexion française, si elle veut bien considérer l’impact européen de nos décisions, en tant qu’exemple et preuve de notre volonté de bâtir quelque chose en commun sur le continent, ne doit pas se borner à raisonner à « contrainte budgétaire constante ».  



Cette responsabilité a un prix. En d’autres termes, la France ne doit pas réduire le format de ses armées jusqu’à ce qu’elles ne soient plus suffisamment significatives dans un modèle européen qui exige des complémentarités mais aussi des leaders. Cela est spécialement vrai pour tout ce qui concerne les industries de défense, domaine où elle dispose de savoir-faire qu’il faut protéger et développer, tant il est évident que la recherche militaire conditionne l’innovation technologique.






Les défis technologiques



L’Europe, comme la France, ne peuvent se contenter d’imaginer leurs équipements militaires à l’aune des défis stratégiques actuels. C’est un horizon trop court. Ce serait une erreur aussi grave que dans certaines périodes de notre histoire où, étranglés par la contrainte comptable, nos gouvernements ont désarmé et manqué des progrès technologiques qui ont fait défaut aux moments difficiles. Le colonel de Gaulle ne disait pas autre chose avant la deuxième guerre mondiale. De surcroît, la situation a bien changé et la fin du XXème siècle a été marquée par une accélération technique sans précédent dans l’histoire du monde. En matière militaire comme dans le domaine civil, la force et les succès économiques dépendent de la vigueur de la recherche, des inventions technologiques et de leur industrialisation. Il n’y a pratiquement plus que des technologies duales, dont les applications sont à la fois civiles et militaires. Point n’est besoin de rappeler les exemples les plus frappants : le protocole « http », qui permet la communication des ordinateurs, est inventé au CERN  par des ingénieurs, notamment français. Il est développé par la DARPA , l’agence de recherche du Pentagone, pour permettre aux centres de recherches de continuer à communiquer en cas de conflit nucléaire. Il est aujourd’hui le standard de l’Internet mondial qui permet à plus d’un milliard et demi d’internautes de communiquer entre eux ! L’ABS , qui occupe désormais toutes les voitures particulières, est le résultat de recherches conduites pour les freins des avions de combat. Les matériaux composites ont été utilisés en premier lieu pour équiper les têtes nucléaires. Les interactions entre recherche militaire et recherche civile sont permanentes et à double sens.



Il n’est donc pas possible de parler d’équipements militaires sans prendre en compte cette dimension essentielle. Or, à cet égard, l'Europe décroche par rapport au reste du monde. En 2006, alors que la population américaine représente les 2/3 de celle européenne et que le PIB américain est légèrement inférieur à celui de l’Europe, les États-Unis ont dépensé 1,9 fois plus que l'UE pour le budget de défense et 6 fois plus pour la R&D de défense – laquelle représente 50% des dépenses totales de R&D aux États-Unis contre 14% dans l'UE. Et ces ratios États-Unis/UE augmentent depuis 2002. Entre 2000 et 2005, les budgets de R&D de défense ont augmenté de moins de 1,5% en Europe contre plus de 9% aux États-Unis . Le budget de la DARPA américaine dépasse les 27 budgets de R&T cumulés de l'UE .



Vouloir réduire les capacités industrielles et de recherche dans certains secteurs clefs de l’industrie d’armement n’est donc pas neutre pour l’ensemble de l’économie.

Croire que nos équipements seraient trop sophistiqués, c’est oublier qu’en matière militaire, la supériorité technologique est synonyme de batailles en moins et de pertes évitées. Nos "jeunes hauts fonctionnaires" invoquent une idée rebattue: pourquoi disposer d’une aviation coûteuse alors que nous devons combattre en Afghanistan des terroristes qui se cachent dans des grottes ? C’est une triple erreur. Si elle ne suffit pas à obtenir la victoire, la supériorité aérienne est indispensable à la maîtrise d’un espace de bataille. Que les terroristes se cachent pour échapper à une traque technologique est en soi un résultat intéressant. C’est grâce à ces technologies les plus élaborées que les avions de combat peuvent à la fois servir à la reconnaissance, au renseignement, à l’intervention directe, l’action de neutralisation, mais aussi, en tant que maillon du Network Centric Warfare , à la transmission d’informations numériques de toute nature – données, images, son – indispensables aux actions sur le terrain. C’est une fonction que le Rafale, avion de combat multirôle – et non comme l’affirme nos jeunes auteurs, avion de combat « à faible rayon d’action conçu pour la guerre froide » – assume parfaitement. Il y a donc lieu de se féliciter de la modernité de cet avion que beaucoup nous envie. Croire qu’une aviation légère aux « ambitions technologiques réduites » répondrait à nos besoins est une faute grave et un pêché contre l'esprit. Une faute grave car aujourd’hui comme demain nous aurons besoin d’équipements de très haute technologie pour assurer nos missions de défense. Un péché contre l’esprit parce que notre économie exige que nous développions nos savoir-faire (notamment dans l’aviation qui concentre plus de deux tiers des technologies d’avenir) et que nous tirions partie de la dualité des industries de défense (notamment en investissant au niveau européen dans une recherche qui ne distingue plus entre le civil et le militaire).



La méthode importe aussi. Nous disposons désormais d’une Agence européenne de Défense (AED). Son premier rôle est de stimuler la collaboration des industriels en la soutenant financièrement. C’est ainsi qu’on jettera les bases d’une vraie politique européenne de l’armement. Le rôle de l’AED est de faire le tableau de nos dépendances technologiques qui s’accroissent et de faciliter les initiatives palliant nos défaillances. Le programme civil Euréka a ainsi permis, depuis 20 ans, à 35 pays de lancer plus de 600 projets de recherche débouchant sur des produits ou des services immédiatement commercialisables. Toutes choses étant égales, cet exemple pourrait nous inspirer une nouvelle méthode permettant aux États et à l’Union, de financer dans la durée de grands programmes de recherche structurants pour l’ensemble de l’économie, tout en gardant un contrôle sur la maîtrise des technologies. Cette procédure permettrait d’accéder aux 53 milliards € de crédits européens de recherche, essentiellement civils, dont on croit savoir que l’Union peine à les dépenser. Une telle coopération permettrait de sauvegarder et développer nos technologies alors que les Etats membres s’inscrivent trop souvent dans une logique de « juste retour », contraire aux intérêts supérieurs de l’économie européenne . Une véritable politique européenne de défense doit rompre avec ces attitudes qui nous auraient privés d’Ariane et d’Airbus. Misons plutôt sur l’intérêt des industriels.

Cela exige de protéger le marché intérieur européen de l’armement. S’il est un seul domaine où la préférence communautaire – chère au président de la République – a un sens, c’est celui de la défense. Or, il faut se persuader de cette dimension réellement européenne : l’ouverture des marchés nationaux de défense doit être réservée aux échanges intra-communautaires. C’est à cette condition que nos armées mettront vraiment en commun des capacités de transports européennes, des moyens logistiques et spatiaux partagés, qui auront été fabriqués en coopération. L’Europe de l’armement pourrait y naître, celle de la défense s’y réveiller. Privilégier la concurrence – comme l’envisage la Commission – est une erreur. Les chiffres démontrent que l’industrie européenne n’a pas de problème de compétitivité. Croire que le mécano industriel et les restructurations sont des points de passage obligés en est une autre. Les géants industriels ne sont pas toujours les plus créatifs. En l'occurrence, seule la coopération industrielle, facilitée, soutenue et supportée financièrement est efficace.

La présidence française de l’Union est une occasion de jeter les bases d’un marché intérieur des industries de défense, tout en œuvrant efficacement pour la maîtrise et le développement des technologies en Europe. Nos choix nationaux s’en trouveraient éclairés sous un autre angle.






Quelles leçons pour la France ?



Doit-on, comme nos jeunes auteurs, considérer d’abord l’équation budgétaire française, jugée « invariante » et s’en tenir à ce constat ? Auquel cas, leur raisonnement se comprendrait même s’il réduit tellement les capacités militaires françaises qu’on en vient à se demander si nous garderions de vraies possibilités d’action. C’est certainement la raison pour laquelle ils évoquent la reconversion de notre armée en « force de sécurité générale ».



Ne doit-on pas davantage, dans une réflexion européenne, renforcer les points forts français comme autant d’apports futurs à une complémentarité européenne ? Et considérer que nos impératifs de souveraineté doivent être davantage exprimés en termes de choix technologiques, ce qui permettrait de les partager avec nos partenaires ? Il appartient au futur Livre blanc de proposer une véritable stratégie de préservation de nos savoir-faire et de conquête technologique qui soit compatible avec nos impératifs de souveraineté et avec le développement de l’Europe de la défense. Cela impose trois choix fondamentaux.



Le premier concerne notre dispositif nucléaire. Il ne faut pas l’affaiblir. Il est le seul en Europe à être réellement indépendant et les récents discours présidentiels ont maintenu la pertinence de sa doctrine d’emploi en l'actualisant . La définition de nos intérêts vitaux – ceux dont la menace justifie l'emploi de l'arme nucléaire – a été élargie pour signaler notre engagement européen. Et si l’on doute de la mise en jeu de la dissuasion nucléaire, c’est une raison supplémentaire pour ne pas remettre en cause sa composante aérienne. Cette dernière offre plus de souplesse et permet des actes et des décisions préalables à l’emploi réel des forces. Elle dissuade mieux car la mobilité des vecteurs de la menace de représailles, par rapport aux sous-marins lanceurs d’engins, la rend plus immédiate. Elle est la seule vraie réponse au développement des systèmes de défense anti-missile. Enfin, concrètement, elle nous offre la possibilité de coopérations européennes pour l’entretien de notre flotte d’avions, la mixité éventuelle des personnels qui les servent et le ravitaillement en vol qui peut être organisé en coopération européenne. La composante aérienne de notre dissuasion est la partie européenne de notre dissuasion. Elle doit être préservée.



Le second concerne notre aviation de combat. « Redimensionner » notre flotte de combat, c’est s’interdire le développement de vraies capacités de travail en coopération avec nos partenaires. Quant à l’idée de doter notre pays d’une « flotte d’avions légers pour le renseignement et l’attaque au sol d’objectifs faiblement durcis », elle constitue une erreur majeure. Sans les technologies actuelles, ces attaques sont quasi-impossibles et quand même nous nous doterions d’avions de ce type – on pense aux C130 américains, ils ne seront ni légers ni solitaires. Ils ne peuvent agir que dans des cieux maîtrisés et avec le relai informatique de plates-formes du type de celles qu’offre justement le Rafale, lequel permet de jouer tous les rôles, y compris celui de l’attaque. La première arme de guerre utilisée par les pays occidentaux, c’est l’avion de combat. Renoncer aux efforts dans ce domaine ne présente que des dangers. A l’inverse des idées reçues, notre industrie aéronautique est essentielle à notre recherche et au maintien de nos savoir-faire. Elle conditionne notre présence ou notre absence dans la course mondiale aux technologies. La France, avec les Suédois et les Britanniques, est l’un des rares pays européens dotés de laboratoires et bureaux d'études capables de participer à cette aventure. Réduire aujourd’hui la voilure endommagerait immédiatement l'industrie française et priverait demain l'Europe de la capacité de jouer le moindre rôle technologique, militaire comme civil.

Le troisième concerne les coopérations européennes. Leur développement permettrait des économies substantielles. Partager l’usage d’un satellite est possible. C’est la raison pour laquelle l’Europe spatial a tant progressé. Encore faut-il investir davantage pour rester compétitifs, notamment face aux puissances émergentes. C’est le domaine par excellence d’une coopération européenne qui devrait devenir exemplaire et être inscrite au rang de première priorité de l’Union. Beaucoup a été fait, mais tant reste à faire.

Par ailleurs, nombre de coopérations existent déjà ou sont programmées, qui contribueraient réellement à nous faire bénéficier de l’effet de taille européen. Mutualiser une flotte de transport militaire est possible et il en est même grandement question ; partager la formation de nos personnels, mettre en commun les fonctions de soutien à nos armées : voila autant de pistes à explorer qui constitueraient les plus fortes économies budgétaires. C’est peut-être moins spectaculaire, mais c’est plus efficace. Il s’agit de gestion et de bon sens. D’ailleurs nos armées s’y sont déjà engagées.


Le raisonnement comptable ne peut, finalement, déterminer seul nos choix de défense. Ne nous trompons pas de combat. Si la contrainte budgétaire est réelle et impose incontestablement de nouveaux efforts de gestion, le maintien de nos capacités d’action opérationnelles, de nos savoir-faire technologiques et la nature de nos apports dans une défense européenne ont aujourd’hui une importance considérable pour la crédibilité d’une politique européenne de défense.

Dès lors, le nouveau format des armées françaises ne doit pas être une occasion supplémentaire de diminuer nos efforts. Transformer notre outil militaire en « force de sécurité générale » serait une erreur au regard de la montée des périls et des nécessités de la défense européenne. Sait-on qu’avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni, la France est le pays qui a conduit le plus d’opérations extérieures depuis 60 ans ? Il y a donc – hélas, des besoins incontournables. La réduction drastique des effectifs, des matériels et de nos moyens séduit toujours au premier abord.  Si elle devait être décidée, elle porterait pourtant atteinte à nos intérêts de sécurité et à nos besoins technologiques. Non contents d’affaiblir gravement nos capacités opérationnelles et de mettre en danger l’Europe de la défense, nous perdrions alors définitivement toute chance d’être présents dans la course technologique mondiale.