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22 septembre 2021

Jean-Dominique Giuliani est invité par le Cercle de Paris à donner une conférence suite à laquelle il dédicacera son livre " La Grande bascule ".

L’opinion reflète l’état de l’Union

Préface de Jean-Dominique Giuliani, extrait de "L'Opinion européenne en 2010", ouvrage dirigé par D. Reynié, éditions Lignes de Repères, avril 2010.

L’Europe avance au pas des nations alors que le monde court au rythme des Etats-continents.

Telle est la principale leçon qu’on peut tirer de la crise économique et financière.

Elle présente deux caractéristiques contradictoires :

Dans la crise, l’Union européenne a fait bonne figure et su résister aux vents mauvais.

A l’occasion de la crise, elle mesure l’ampleur des défis qui lui sont lancés et qui doivent ouvrir une nouvelle page de l’histoire de son intégration.



Le bouclier de l’Euro s’est révélé efficace dans la tourmente financière. Le système d’économie sociale de marché issu du « modèle rhénan », il y a peu encore tant décrié, a « amorti » les chocs et permis de protéger un modèle bien enviable dans une économie mondiale de plus en plus compétitive.

Mais la sortie de crise montre, s’il en était besoin, que rien n’est acquis et que tout est éphémère sans un nouveau sursaut de l’Europe. Les défis démographiques, industriel, technologiques, sécuritaires sont nombreux ; ils exigent un nouvel élan, des réformes européennes et nationales, vraisemblablement de nouveaux sacrifices. Les Européens seront-ils prêts à les faire ?



A ausculter l’opinion européenne, il est permis d’en douter.

Installée confortablement à l’abri du marché unique, fière de ses règles et convaincue de la force du droit, elle n’imagine pas le monde en noir. Elle le voit multipolaire, la richesse étant mieux partagée, elle rêve de multilatéralisme et d’une communauté internationale civilisée. Or c’est un monde de compétition multipolaire qui se dessine sous nos yeux ; une lutte, encore pacifique, pour imposer un modèle, une course aux ressources plus rares, un vrai combat pour la survie.



Le mouvement d’intégration européenne avait bien anticipé la mondialisation, la multiplication des échanges, le village global mondial où chacun parle à tous et tous sont confrontés à tout le monde. Il avait même prédit, en quelque sorte, l’avènement des Etats-continents, c’est-à-dire non pas la fin des nations mais le changement de leur taille.



Or l’Union européenne n’est pas un Etat. De ce fait, elle ne pèse pas sur la scène mondiale, le poids de son économie et de sa richesse ; elle paraît perpétuellement divisée alors qu’elle pourrait être puissante. Elle n’est pas une puissance puisqu’elle refuse de s’en donner les attributs, c’est-à-dire une voix unique dans les enceintes internationales, qui parle fort, à la hauteur de ses succès et de son message unique.



C’est vraisemblablement la raison pour laquelle l’opinion publique manifeste des doutes à l’égard d’une construction communautaire pourtant plus actuelle et plus pertinente que jamais.

L’absence d’ambition, de courage des décideurs, de perspectives précises et de vision à long terme, assumée et revendiquée, donne une impression de lenteur et de prudence qui pourrait être gravement dommageable à l’ensemble du continent.

En quelque sorte l’opinion est sceptique envers l’intégration européenne parce que l’Union n’a pas osé s’intégrer davantage.

On objectera qu’il est unique, difficile et un peu utopique de vouloir unir des nations millénaires, si riches de leurs histoires, si pétries de leurs différences, si attachées à leurs identités. Et c’est vrai. Mais ce n’est déjà plus un rêve, c’est une réalité. L’intégration européenne a atteint un niveau élevé de partage des souverainetés étatiques. Mais elle n’est pas achevée et l’Union peine à entrer dans la sphère politique, à franchir les étapes déterminantes d’une véritable union politique, qui exigent de changer le cadre de l’action collective, celui de l’exercice de la Démocratie, pour atteindre au supranational et parachever un véritable fédéralisme.



C’était le message d’origine des Pères fondateurs de l’Europe et leur ambition.

N’en sous-estimant pas la difficulté, ils avaient choisi de créer « des solidarités de fait » pour que s’accomplisse peu à peu ce que la sagesse, la raison et la nécessité imposent aux Etats membres de l’Europe : s’unir vraiment.



En l’absence de circonstances dramatiques ou de leaders visionnaires, l’unification européenne en est restée à ce stade de doutes, de réalisations certaines mais aussi d’attentes si fortes.

Tel est la photographie de l’opinion européenne aujourd’hui. Diverse, avec ses différences qui, à l’échelle mondiale ne sont que des nuances mais à l’échelle du village encore une succession de symboles qui forgent des identités auxquelles les « villageois » sont attachés. Unie face à l’adversité et finalement très intégrée par rapport à une planète dans laquelle elle est démographiquement minoritaire mais politiquement enviée parce que démocratique, protectrice des droits de la personne et solidaire de ses membres, de ses ressortissants et de ses partenaires.