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Agenda

16 octobre 2018

Dans le cadre des consultations citoyennes sur l'Europe qui se déroulent actuellement dans les 27 États membres de l'Union européenne, la ville de Sceaux organise un temps d'échange le 16 octobre auquel Jean-Dominique Giuliani participera.

La grande bascule

L’été 2018 marquera peut-être un tournant dans les relations internationales. Les évolutions de la politique américaine, révélées brutalement par un président « cash », ne datent pas d’aujourd’hui. Elles appartiennent au même mouvement de fond que le Brexit, l’émergence de régimes populistes en Europe, l’expression du révisionnisme russe ou le retour des nationalismes partout dans le monde. L’inexorable mouvement de globalisation, accéléré par les avancées scientifiques et leur diffusion, semble marquer un temps d’arrêt politique. La carte du monde pourrait en être redessinée.

Car c’est bien à une grande bascule que nous assistons.

L’émergence d’un grand nombre de nations tire de la misère des milliards de personnes; l’usage de la force ne permet plus de gagner les conflits; jamais les femmes et les hommes n’ont été aussi mobiles et plus de 250 millions de personnes ont migré; l’étirement géographique des chaines de valeur a peut-être atteint ses limites; les pays les plus confortables ne font plus d’enfants; il n’y a jamais eu autant de liquidités financières disponibles et autant de besoins publics et privés non satisfaits. Les inégalités sont devenues insupportables aux opinions, même lorsqu’elles se sont réduites comme en Europe. Autant de faits qui laissent à penser que nous avons réellement changé de monde et d’époque. Et si jamais depuis longtemps la planète n’a connu aussi peu de conflits, le sentiment général est qu’elle en prépare de nombreux. En résulte une contestation du modèle démocratique que nous souhaitons universel, au profit d’un « illibéralisme » autoritaire, dont le nombre des partisans s’accroit. L’autocratie gagne du terrain. Le multilatéralisme et le libre-échange sont remis en cause par un repli national, voire local. La politique traditionnelle est rejetée au profit des extrêmes et du nationalisme.

Une nouvelle ère s’ouvre donc pour l’Europe, qui incarne si bien le vieux monde et de nouveaux défis lui imposent une vraie révolution. Pour beaucoup, l’Europe incarne largement le modèle à abattre. Elle avait des rivaux, elle compte désormais de vrais ennemis. Le plus petit continent du monde par la géographie a jusqu’ici profité très largement de l’accroissement des échanges et affiche les meilleures performances pour l’amélioration des conditions de vie de ses habitants. Démocratie, Etat de droit, solidarité, protections multiples, santé, confort, autant de succès, finalement improbables il y a encore 70 ans. Pour  simplement les défendre, de nouveaux combats seront nécessaires. Le continent joue plus que sa survie, il en va de sa place et son rôle dans le monde.

Dans la course au leadership mondial, il ne lui est pas nécessaire de prétendre au premier rang. Il lui suffit de s’assurer qu’elle demeure dans le trio de tête. Et c’est bien cela qui se joue désormais. La Chine concourt pour la première place, les Etats-Unis luttent pour la garder, l’Europe, elle, est assurée, tant qu’elle demeure unie, d’afficher encore des résultats qui la rendent incontournable. 1er PIB de la planète, championne inégalée du commerce, il ne lui manque plus que les attributs assumés de la puissance. Elle doit désormais, pour sa sécurité, sa diplomatie, son commerce, son économie, agir par et pour elle-même. On sait que, pour elle, c’est une difficulté essentielle. En apprenant à se défendre, elle apprend à combattre. C’est ce qui lui est nécessaire. Se battre pour ses valeurs, pour ses intérêts, son modèle et sa vision du monde, pour son propre compte. Elle doit se penser autonome et indépendante avec tout ce qu’il en résulte d’efforts de défense, de protections, de projections.

Beaucoup de chemin reste à parcourir pour convaincre les Européens, longtemps endormis sous l’aile de leur grand allié, qu’il n’y a pas meilleur allié que soi-même. Pour cela il faut savoir s’aimer soi-même. Il faut être fier de ce qu’on a fait, de ce qu’on entreprend et de ce qu’on veut. « Europa first »? Un grand chantier! Une grande bascule.
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