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28 juin 2021

La Fondation Robert Schuman organise une visioconférence avec Mariya GABRIEL, Commissaire européenne à l'innovation, la recherche, la culture, l'éducation et la jeunesse. Les échanges seront modérés par Jean-Dominique GIULIANI.

Vers un partenariat privilégié

Article paru dans "Le Figaro" du 5 octobre 2004 sous le titre: "Pour un partenariat privilégié".

L’Europe ne doit pas claquer la porte à la Turquie qui souhaite officiellement en accepter les règles, les usages et donc la civilisation.



Nul ne le conteste.



Mais la fragile construction communautaire ne peut s’élargir sans cesse, surtout hors de ses frontières géographiques naturelles. Elle ne peut pas intégrer tout le monde à ses instances politiques au risque de ne plus pouvoir fonctionner et surtout de perdre l’adhésion des peuples. Le bon sens populaire n’acceptera jamais que la Turquie devienne le principal pays de l’Union européenne disposant, en fonction des règles actuelles, du plus grand nombre de voix au Conseil des ministres et du plus grand nombre de députés européens. Parce que la Turquie n’est tout simplement pas le premier pays d’Europe.



Enserrée dans ces deux contraintes contradictoires, l’Union européenne ne peut se contenter d’une politique au fil de l’eau dont on voit bien aujourd’hui qu’elle cause nombre de malentendus et qu’elle pourrait, finalement, nous conduire à une grave crise avec la Turquie.



C’est la raison pour laquelle a été évoquée l’hypothèse de proposer à la Turquie un « partenariat privilégié », une alliance d’un type particulier. Obnubilés par la politique intérieure, les dirigeants turcs ont balayé d’un revers de la main ce qui pourrait pourtant être la solution la mieux adaptée à leur pays : une véritable union économique de la Turquie et de l’Union, un pacte de défense mutuelle, un vrai dialogue politique, répondraient exactement aux besoins de la situation géopolitique turque.



Depuis 1963, un accord d’association lie ce pays à l’U.E. et depuis 1995, la Turquie est officiellement en « union douanière » avec elle.



A ce titre, quelques maigres institutions ont été crées : Conseil et Comité d’Association, Commission parlementaire mixte, Comité consultatif et Comité d’Union douanière. Les experts turcs peuvent participer à plus de 23 comités différents et ont choisi d’être associés à 10 programmes communautaires comme Socrates pour la jeunesse. C’est tout !



Pour 41 ans de relations d’association, c’est un bien maigre bilan .



En réalité, l’Union douanière ne concerne que des produits industriels ou transformés. Les contingents et les entraves techniques aux échanges subsistent. La Turquie est le 7eme client de l’Union européenne et son 13eme fournisseur.  Nos échanges économiques ne sont pas à la hauteur des ambitions affichées. Le commerce de la France avec la Turquie est presque équivalent à celui que nous entretenons avec le Maroc ou la Tunisie, à peine supérieur à nos échanges avec le Brésil, la Corée du Sud ou le Canada, inférieur à notre commerce avec l’Algérie.



La Turquie a surtout besoin d’une aide au développement lui permettant de valoriser ses atouts qui sont potentiellement nombreux. La Commission européenne elle-même a chiffré à 28 milliards d’€/an ce que coûterait l’adhésion de la Turquie, c’est-à-dire près du tiers du budget total de l’Union et de la totalité des fonds structurels actuels.



L’Union européenne a intérêt au rattrapage de la Turquie. Un accord de préférence économique générale assorti d’aides et d’un désarmement tarifaire et technique correspond exactement aux besoins. C’est d’ailleurs ce qui s’est passé de facto avec le programme Euro-Méditerranée dont la Turquie a reçu la plus grande part, soit 1,6 milliard d’€ entre 1998 et 2002.



Voilà de quoi nourrir le contenu d’un vrai traité spécifique à la situation turque.



Il en va de même en matière de politique étrangère et surtout de défense.



On sait que la nouvelle Constitution européenne autorise de nouveaux développements. Son article I-41 prévoit une clause de défense mutuelle des pays membres de l’Union. D’ores et déjà la politique de sécurité commune a beaucoup progressé et l’Union européenne s’est dotée d’un Haut représentant, d’un Comité politique et d’un Comité militaire. Elle a conduit ses premières missions. Elle bâtit une Force de réaction rapide propre ainsi qu’une force de police internationale et une agence européenne d’armement.



La Turquie n’est pas associée à ces initiatives.



Sa très importante armée, la première en Europe par les effectifs, en a fait le pivot du flanc Sud de l’OTAN à une autre époque correspondant à d’autres menaces. Elle demeure figée sur cette alliance occidentale qui lui permet une politique régionale de puissance totalement indépendante des intérêts, des pratiques et des missions de l’Union européenne. N’est-il pas temps de lui proposer de traduire son engagement européen dans un véritable accord de défense ? Cette alliance constituerait un facteur de stabilité pour l’Asie centrale et le Proche-Orient.



Enfin la Turquie et l’Union européenne ont besoin de développer un véritable dialogue politique.



Associée comme candidate aux réunions du Conseil européen, la Turquie n’a pas intégré les organes politiques de l’Union. Elle n’en fait pas partie et la vertu pédagogique pour les peuples d’Europe de cette Union supra-nationale ne s’est pas diffusée dans la population turque. Nous avons besoin de développer avec elle un véritable dialogue politique qui devienne une évidence entre nos peuples.



Il révélerait et contribuerait à combler deux différences importantes : notre rapport à l’Etat et à la Nation et notre relation à l’histoire. Combler ces différences est un véritable projet politique continental.



L’Union doit proposer à la Turquie un traité spécifique par lequel les deux parties s’allient, définissent leurs objectifs de politique étrangère, précisent leurs visions des relations internationales, les moyens qu’elles mettent en commun pour les atteindre.



Offrir à la société turque un vrai débat sur les valeurs qui fondent la vision européenne du monde, c’est-à-dire non seulement les concepts de base à portée universelle dans lesquels nous nous reconnaissons – la démocratie, la liberté, le respect des droits de l’Homme- mais aussi le rejet du nationalisme dont l’Europe connaît les méfaits et les drames, est une nécessité.



Dépasser et assumer son histoire, avec ses erreurs et ses horreurs, est aussi une leçon européenne pour le monde. Nous y avons mis le temps mais nous l’avons fait. Car la mémoire fait partie de la civilisation. L’affaire du génocide arménien  montre qu’un tel dialogue entre l’Europe et la société turque est indispensable et utile à la cause de l’humanité.



Ces trois domaines précis de coopération et d’accord avec une Turquie qui souhaite intégrer  l’Europe et plus particulièrement l’Union européenne mériteraient de faire l’objet de trois traités solennels.



Cette nouvelle alliance aurait plus de poids dans le monde qu’un simple élargissement de l’Union européenne. Elle serait européenne sans dévaloriser et vraisemblablement détruire les instances politiques que nous avons patiemment construites ; elle respecterait cette identité dont les Turcs sont si fiers ; elle leur laisserait cette souveraineté entière qu’ils auront tant de mal à abandonner.



Après tout, on sait maintenant que l’Union européenne ne recouvre pas le même champ géographique que l’Europe. On peut être européen sans être membre de l’Union européenne. C’est manifestement la voie que les Turcs eux-mêmes devraient préférer, parce qu’elle est plus conforme à leurs intérêts.



C’est la raison pour laquelle la sagesse voudrait que les Chefs d’Etat et de gouvernement, qui se réuniront le 17 décembre prochain pour examiner la demande turque d’adhésion, décident de demander à la Commission d’explorer avec la Turquie toutes les possibilités de rapprochement, de l’adhésion à l’alliance privilégiée, ce partenariat renforcé qui semble si  bien adapté à la situation.