•10/12/2011
Entretien avec Kernews :«La croissance n'est pas chez nous, mais la richesse est encore chez nous.»
Jean-Dominique Giuliani préside la Fondation Robert Schuman, le cercle de réflexion le plus important sur les questions européennes. Les travaux de ce «think tank» européen sont toujours de haut niveau. Jean-Dominique Giuliani analyse la crise européenne et insiste sur la nécessité d’aller vers une harmonisation plus importante de nos économies et de nos législations.
Kernews: On vous présente souvent comme le think tank européen le plus influent. Concrètement, que faites-vous ?
Jean-Dominique Giuliani : Nous nous efforçons de travailler sur les politiques européennes car elles nécessitent une réflexion permanente, une remise en cause aussi. Nous essayons de promouvoir une Europe qui sache s'adapter à son temps et nous publions beaucoup de réflexions. Nous essayons également de prendre le recul pour juger des évolutions européennes dans une perspective de plus long terme que celle des débats politiques. La campagne électorale qui s'ouvre nécessite plus que jamais un peu de recul, un peu de raison, et un travail sérieux avec des chiffres. L'Europe n'est plus un rêve, c'est une réalité. Il faut coller aux réalités pour essayer d'imaginer comment nos pays, nos citoyens, peuvent en tirer le plus grand profit.
Mais n’est-on pas tombé dans l'excès médiatique entre l’euro-béatitude, d'un côté, et la critique irraisonnée de l'Europe, de l'autre ? En réalité, l'Europe se vit tous les jours pour les étudiants des cycles Erasmus, pour les travailleurs frontaliers ou de nombreux chefs d'entreprise et c'est aussi formidable pour les touristes… Tout cela est certes positif, mais il faut reconnaître aussi que l'euro aurait pu nous apporter davantage de prospérité économique. Donc, tout n'est pas blanc, mais tout n'est pas noir non plus…
Vous avez raison. Ce que nous avons fait avec l'Europe en soixante ans était inimaginable au sortir de la guerre où l'Europe était ruinée; avec deux conflits mondiaux, deux idéologies totalitaires sur la pente du déclin… Avec ce mouvement d'intégration progressif, en soixante ans, nous avons réussi quelque chose d'impensable dans l'histoire : c'est-à-dire retrouver un niveau de prospérité et un niveau de stabilité que l'Europe n'avait jamais connus depuis plusieurs centaines d'années. C'est quelque chose de formidable. On le mesure quand on voyage. Les jeunes considèrent cela comme un acquis et il font une partie de leurs études ailleurs que dans leur pays d'origine. C'est vraiment une réussite. La fin du XXème siècle et le début du XXIème siècle font apparaître de nouvelles évolutions mondiales qui légitiment la démarche européenne. Désormais, la taille pertinente, c’est le continent. Le problème, c'est que nous avons de vrais compétiteurs qui ont la taille d’un continent, c'est-à-dire le Brésil, la Chine, l’Inde, les États-Unis et même l'Afrique qui est en croissance. L'Union européenne ne peut pas se contenter d'être un club de pays riches, bien jaloux de ses acquis, qui ne retrousse pas ses manches pour s'exprimer davantage sur la scène internationale. Nous sommes dans une phase de doute. Nous pensons que nous sommes en déclin, parce que notre population vieillit, nous pensons qu'il va falloir faire encore des efforts alors que nous en avons déjà beaucoup fait… Avec la crise, à l'extérieur, on remarque que les Européens doutent d'eux-mêmes, donc pourquoi leur ferait-on confiance ? C'est toute la crise de confiance des marchés financiers. Il ne faut pas oublier que sur les dix pays les plus riches du monde, il y a six États européens. Le premier PIB du monde, c'est l'Union européenne… Nous, nous pensons encore comme une tribu divisée, plus que comme des nations anciennes qui mettent en commun certains de leurs atouts.
On dit souvent que l'Europe ne peut pas se comparer à la Chine ou aux États-Unis, parce que nous ne parlons pas tous la même langue… Mais pourquoi l'Afrique arrive-t-elle à être de plus en plus unie, alors que les langues et les religions sont différentes ?
Nous avons quand même davantage progressé que l'Afrique. Nous n'avons plus de conflits ethniques, même dans une période difficile comme aujourd'hui…
On en a vu, il n'y a pas si longtemps, dans les Balkans…
Vous avez tout-à-fait raison, mais les Balkans étaient à l'extérieur de l'Union européenne. À l'intérieur, ce n'est plus possible. Les règles de droit que nous appliquons, les valeurs que nous nous engageons à respecter en signant les traités européens, les procédures que nous mettons en commun, nous conduisent, chaque fois que nous avons un différend, à prendre la direction de la table de discussion. L'Afrique a fait beaucoup de progrès, mais elle n'en est pas tout-à-fait là… Finalement, toutes ces procédures compliquées ont pour effet de nous préserver de nous-mêmes et de nos excès, et de nous offrir les moyens de trouver des solutions communes. Entre les États européens, à l'échelle du monde, il n'y a que des nuances, il n'y a pas de vraies différences fondamentales. Si vous nous comparez à la Chine, à l'Afrique et même parfois aux États-Unis, nous avons plus en commun de valeurs et de pratiques, que de choses qui pourraient nous opposer. Le fait d'avoir formalisé tout cela, par des organisations lourdes, compliquées à comprendre, que les citoyens ont raison de trouver trop éloignées, eh bien, cela fonctionne quand même comme un amortisseur des excès et une incitation à préférer nos intérêts communs de long terme à nos petites réactions de court terme immédiates.
Alors, comment sortir de la crise actuelle ?
Il faut rester très modeste face à cette crise qui est compliquée. Ce sont de profonds changements dans le monde. La croissance n'est pas chez nous, mais la richesse est encore chez nous. Donc, il est très difficile de se retrousser les manches et d'appeler encore à des efforts supplémentaires pour essayer d'identifier ce que nous pouvons mettre en commun pour essayer de sortir de la crise. Ce que nous pouvons mettre en commun, c'est la conduite de nos politiques économiques. Nous avons fait une monnaie commune. Depuis, nous avons posé le sac sur le bord de la route en disant que nous sommes fatigués de toutes ces modifications institutionnelles. Pour sortir de la crise, aujourd'hui, il nous faut mettre en commun certains de nos atouts que nous avions l'habitude de gérer tout seuls. Tout le monde a compris en Europe que personne ne peut s'en sortir seul : ni l'Allemagne, ni la France, ni, bien sûr, la Grèce et l'on voit bien que le Royaume-Uni, qui était en marge de l'Union européenne, rencontre des difficultés encore bien supérieures aux nôtres. L'idée du gouvernement économique, c'est essayer de décider ensemble de nos budgets, de nos impôts, de nos politiques économiques, sociales et commerciales. Tout cela en préservant les règles de la démocratie. Cela nous impose d'avoir des organisations légitimes, nos parlements, où les peuples par référendum, doivent décider des nouvelles avancées que nous devons faire. Ce que nous devons faire aujourd'hui, c'est essayer de converger dans la conduite de nos politiques économiques. Il faut être plus économes de nos moyens, il faut moins s'endetter, il faut vraisemblablement travailler un petit peu plus pour valoriser l'énorme avantage que nous avons en matière technologique, de formation des hommes et de pratiques démocratiques. Tout cela représente un avenir dans le monde moderne. On admire l'Europe. Chaque fois que je sors des frontières de l'Union européenne, je vois bien la surprise, l’étonnement, l’attirance que suscite l'Union européenne. Quand je reviens en Europe, je trouve trop souvent des déceptions et des doutes que nous n'avons pas le droit de nourrir, compte tenu de ce que nous avons fait et compte tenu des formidables capacités que nous avons pour relever les défis. L'Europe doit être au XXIème siècle parmi les tout premiers continents en raison de son message démocratique, en raison de son sens de la solidarité. L'Europe ne laisse pas les plus démunis sur le côté, ce message est très moderne dans le monde d'aujourd'hui.
Mais il y a l’urgence de la crise…
Il y a l'urgence de la crise et l'évolution de l'Europe dans le futur. L'urgence de la crise appelle des réponses rapides. Ce que la France et l'Allemagne s’efforcent de faire aujourd'hui, c'est d'apporter des réponses rapides : être plus rigoureux dans la gestion de nos finances publiques, sans tuer la croissance. Mettre en place des mécanismes de surveillance des budgets, sans insulter les peuples mais, à partir du moment où l'on fait partie d'un club, on doit respecter les règles. D'où l'idée de modifier les traités… On sait bien que cela ne va pas se faire tout de suite, mais le fait de l'annoncer est convaincant si c'est la France et l'Allemagne qui disent cela, parce que ces deux pays représentent 45% de la richesse de la zone euro et ils seront suivis par d'autres partenaires. Notre devoir, c'est de faire face à la crise tout de suite. Donc, ce sont nos gouvernements légitimes et nos parlements qui décident. Dans l'avenir, on peut imaginer des évolutions, puisque nous avons besoin d'institutions européennes supranationales qui nous rappellent nos propres engagements. Il faudra vraisemblablement un jour élire le président de la Commission européenne, ou un autre président, au suffrage universel. C’est ce que dit la CDU aujourd'hui et ce serait bien qu'en France on puisse dire aussi que nous sommes d'accord avec cette proposition.