•07/05/2010
Berlin
Intervention
de
M. Jean-Dominique GIULIANI
au colloque
« L'intégration européenne et l'identité constitutionnelle allemande »
Fondation Konrad Adenauer
Berlin le 7 mai 2010
Sehr geehrte Damen und Herren,
Es ist mir eine große Ehre, als einziger Franzose zu Ihnen über Europa zu sprechen. Ich möchte mich ganz herzlich für Ihre Einladung bedanken.
Übermorgen, am 9. Mai, feiern wir den sechzigsten Jahrestag der „Schuman-Erklärung“, die den Weg für das europäische Aufbauwerk bereitet hat. Als Präsident der Robert-Schuman-Stiftung und Beobachter der europäischen, und im Besonderen der deutschen und französischen Politik möchte ich mich in meinem Referat unter anderem auch auf die Vision Europas von 1950 beziehen.
Es berührt mich sehr, dass Sie mir gestatten, nun auf Französisch fortzufahren.
Nous avons hérité des Pères fondateurs de l’Europe, aux premiers rangs desquels je place Konrad Adenauer et Robert Schuman, des biens très précieux : la Paix, la Liberté, la prospérité et la coopération entre nos Etats.
Ce ne fut pas toujours facile pour eux.
Ils ont pris de grands risques politiques contre la logique, contre les règles politiques de l’époque.
Ils ont réussi parce qu’ils ont été formidablement courageux et ont su s’affranchir du quotidien politique, de ce qui paraissait alors politiquement et juridiquement possible, ils se sont affranchis même des sentiments nationaux dominants du moment. Et la magie de l’époque c’est que les peuples, leurs peuples, se sont finalement ralliés à leur vision et les ont finalement soutenus.
Nous avons géré cet héritage, leur héritage et je crois que nous pouvons être fiers du travail accompli.
Beaucoup de leurs rêves de l’époque sont aujourd’hui devenus des réalités.
Nous en avons beaucoup profité sur les plans économique, diplomatique et politique, y compris de politique intérieure dans nos pays.
Mais aujourd’hui l’histoire s’est accélérée si vite que parfois nous oublions d’où nous venons. La réunification de l’Allemagne et du continent n’est pas si ancienne. Elle est une joie incommensurable et le niveau de prospérité auquel l’Europe est parvenue est une réalité qui était impensable au regard de sa situation en 1950.
Ce qui a été réalisé est considérable et sans le processus ininterrompu d’intégration, nos économies aujourd’hui ne seraient pas ce qu’elles sont. Certes, des bouleversements sont à l’œuvre dans le monde, à mon avis aussi considérables qu’à cette époque, mais ils sont différents. Ces bouleversements sont pacifiques, largement économiques, mais, en réalité, totalement politiques, comme le prouve la crise grecque qui nous a obligés dans l’urgence à changer nos règles, à réagir, pour préserver l’Euro et l’Union européenne. Et je crains que dans le futur, dans ce monde incertain et si rapide, d’autres alertes de même nature viennent nous interpeller et nous poser par voie de conséquence, de nouveaux problèmes juridiques et constitutionnels.
Aussi la question que je voudrais poser est la suivante : «Sommes-nous, dans ces événements, fidèles au message des Pères fondateurs ? Sommes-nous capables, comme ils l’ont fait, d’imaginer des évolutions inimaginables et de faire des choix aussi audacieux, avec autant d’esprit visionnaire, pour nos enfants et petits enfants ? »
A observer l’Europe d’aujourd’hui, on peut parfois douter de notre capacité visionnaire. L’Union à 27, c’est le 1er PIB du monde et nous n’avons pas été en mesure, à Copenhague, de faire partager par nos grands partenaires mondiaux nos objectifs environnementaux qui décideront de l’avenir de la planète. Bien plus, nous sommes affectés par une crise économique et financière née ailleurs à cause de pratiques financières excessives que nous réprouvons chez nous.
Un simple nuage de cendres volcaniques paralyse 140 000 vols d’avions pendant 5 jours faute d’avoir accepter un contrôle aérien commun.
Nos hésitations devant la situation d’un pays, certes coupable, la Grèce, mais qui rassemble seulement 2% de la population européenne, nous conduit à ouvrir notre porte-monnaie pour mettre sur la table 110 milliards €.
Le Traité de Lisbonne, à mes yeux, une timide avancée, est contesté par nos propres juristes, en France et en Allemagne, alors que finalement il n’apporte que des réponses incomplètes au renforcement indispensable de notre position dans le monde. Aujourd’hui, soyons francs, la croissance est en Asie, le chômage est en Europe, la productivité est en Amérique, la semaine de 4 ou 5 jours en Europe, les 35 heures sont en France. La croissance démographique est partout dans le monde sauf en Europe où, en revanche la qualité de la vie, la solidarité, le modèle d’économie sociale de marché, peut être le modèle le plus moderne pour le monde de demain, ne crée pour l’instant, chez nos concitoyens, qu’un sentiment de confort mais certainement pas l’envie de le défendre et de le promouvoir dans le monde.
En réalité, nous avons bien géré l’héritage des Pères fondateurs mais avons-nous bien pris le tournant du nouveau siècle, qui exige de penser l’Europe en fonction de son rôle dans le monde ? Or, il faut, dès maintenant, préparer l’héritage que nous laisserons à nos successeurs.
Je mesure la difficulté que constituerait aujourd’hui une vraie rupture avec le processus européen habituel, le courage politique qu’il faudrait pour surmonter les difficultés juridiques, constitutionnelles et politiques. J’ai le plus grand respect pour le droit mais je pense, qu’aujourd’hui les difficultés sont d’abord politiques. Sommes-nous capables de les surmonter pour relancer le mouvement d’intégration de l’Europe ?
La relance de l’intégration européenne, j’en suis convaincu, est le seul vrai moyen d’être fidèles à nos prédécesseurs en relevant les défis d’une Europe puissante dans un monde de compétition où elle est défiée par un développement désormais partagé par tous. Vous savez, qu’en France, on a toujours cette vision de l’Europe puissance. Je crois que notre histoire nous apprend qu’une Europe puissante serait déjà un grand progrès.
Je crois que cette relance de l’intégration nous sera imposée si nous n’en prenons pas l’initiative.
Je souhaite être très précis. Nous allons être contraints de gérer nos économies en commun, c’est-à-dire de discuter ensemble de nos budgets nationaux avant de les soumettre à nos propres Parlements, de partager volontairement encore davantage de nos souverainetés nationales avant que d’y être contraints par les circonstances comme aujourd’hui la Grèce, la Lettonie, la Hongrie et peut-être demain d’autres Etats européens. La lettre commune qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont adressée à la Commission européenne et au président du Conseil européen hier, va dans ce sens et propose le renforcement d’une coordination budgétaire qui constitue pour nous un vrai problème, en termes de souveraineté de nos parlements mais qui me paraît incontournable. A l’avenir, je pense que tous les domaines vont être concernés : la défense, le droit civil et le droit pénal. Nos polices et nos juges réclament des moyens d’agir en commun qui soient plus efficaces et donc plus unifiés. Nos militaires sont déjà plus intégrationnistes que nos dirigeants politiques et je pense que, si la crise actuelle nous oblige à répondre avec des moyens financiers à l’inquiétude des marchés, la meilleure réponse reste de donner un signal politique fort, même non économique, de notre volonté de poursuivre l’intégration européenne jusqu’au bout. Je crois que c’est la vraie réponse et le seul message qu’il faut adresser aux spéculateurs qui doutent en réalité de notre volonté, surtout quand ils observent les débats politiques et juridiques dans nos Etats.
Nous ne pouvons pas nous arrêter dans l’intégration sous peine de mettre en danger tout ce que nous avons fait.
Alors, il faut bien sûr tirer partie de tous les outils à notre disposition, à commencer par le Traité de Lisbonne. Ce Traité change beaucoup de choses, mais il ne sera pas suffisant et il ne doit pas nous détourner du véritable objectif d’intégration en focalisant nos débats sur les moyens et les outils plutôt que sur la fin, qui demeure l’unité européenne.
Certes, il ne s’agit pas aujourd’hui, de créer un Etat, mais dès le 9 mai 1950, Robert Schuman, parlait d’une fédération européenne. Nous avons connu par le passé ces débats : fédération, confédération, Jacques Delors disait : « Fédération d’Etats-nations ». Je crois qu’il n’est pas nécessaire aujourd’hui de rouvrir ces discussions. La seule chose qu’il faut démontrer c’est que nous avons retrouvé l’esprit européen des Pères fondateurs, que nous ne nous contentons plus de gérer l’Europe sur le seul plan diplomatique et juridique qui conduit inévitablement au retour de l’affrontement des intérêts nationaux, aux réflexes nationalistes, parfois à la réapparition des mauvais penchants qui opposent les peuples alors que nous voulons les unir.
Cette fédération européenne doit rester l’objectif et pour avancer dans cette direction, nous ne sommes pas obligés de le faire à 27. Le Traité de Lisbonne permet des coopérations renforcées, voire structurées, mais on peut aussi en envisager en dehors des traités européens, ce qui demeure important étant de l’envisager d’une manière ouverte à tous.
C’est une tâche qui nous incombe puisque nous sommes, démocrates chrétiens, Allemands et Français, héritiers des Pères Fondateurs. Cette tâche sera longue et difficile ; nous aurons beaucoup de problèmes avec le droit, avec les juristes, et les juges, avec nos Cours constitutionnelles mais cette tâche sera aussi éloignée des experts et de la mécanique administrative de Bruxelles. C’est d’abord une tâche politique de très grande ampleur.
Il est nécessaire de garder la flamme des origines de l’Europe. C’est une œuvre considérable que de la ranimer pour qu’elle ne s’éteigne pas devant les dangers qui la menacent.
Je suis convaincu que cette tâche c’est celle de l’Allemagne et de la France d’abord, qui seront rejointes par les autres. Nos efforts ne doivent pas être exclusifs mais la France et l’Allemagne représentent une fois et demi le PIB chinois, 40 % du PIB de la zone euro et nos deux démocraties sont à l’origine du projet européen.
Une coopération franco-allemande exemplaire doit montrer le chemin et je suis sûr que cette tâche exaltante, nous avons les capacités de la mener à bien.
L’Europe en a besoin et au-delà, le monde a besoin d’une Europe qui fonctionne.